ALTERCATION

UN : Je suis français, Monsieur !

DEUX : Eh bien moi aussi, Monsieur, je suis français !

UN : Y a sûrement pas longtemps !

DEUX : Plus longtemps que vous, Monsieur !

UN : Moi, Monsieur ?

DEUX : Avec la tête que vous avez, y a pas à chercher bien loin d’où vous venez !

UN : Et ça, Monsieur, ça ! Qu’est-ce que c’est ? Ça vous dit quelque chose ?

DEUX : Oh ! oh là là, regardez-le qui bombe le ventre ! comme si c’était une preuve !

UN : Vous n’avez pas le droit, Monsieur, d’insulter la nation française dans ce qu’elle a de plus sacré, vous qui ne savez même pas ce que c’est, pauvre métèque !

DEUX : C’est une boutonnière ! Mais si, je sais ce que c’est, c’est une boutonnière ! Et alors ? Avec des petits rubans, oui ! oui ! et oui ! Et qu’est-ce que ça prouve ?

UN : Que je suis un Français, Monsieur, et que j’ai le droit de causer, ici, et que vous, taisez-vous !

DEUX : Mais, mais, mais…

UN : Il n’y a pas de Mais-mais-mais !

DEUX : Mais mais mais, moi aussi, Monsieur, j’ai une boutonnière ! Tenez, vous allez voir si je n’en ai pas une, de boutonnière, et laquelle boutonnière des deux sera la plus forte !

UN : Ha ! elles sont jolies, vos décorations ! Vous pouvez en parler.

DEUX : Par exemple ! Ce sont les mêmes que les vôtres !

UN : Les mêmes ! Vous avez le toupet de prétendre que ce sont les mêmes ! Comparons, Monsieur, comparons !

DEUX : Mais quand vous voudrez !

UN : Aucune différence, hein ?

DEUX : Je n’en vois, personnellement, aucune. J’ai beau faire un effort, Monsieur… sans doute suis-je un imbécile, mais je ne vois aucune différence entre vos décorations et les miennes.

UN : Vous devriez avoir honte, Monsieur, de porter des rubans aussi sales ! ce n’est plus des rubans, c’est de la crasse !

DEUX : De la crasse !

UN : Vous faites honte à la nation tout entière ! On devrait les fusiller, Monsieur, les individus qui osent décorer les gens aussi sales ! On ne décore pas des gens qui ne sont pas capables de devenir des gens décorés !

DEUX : Ma Légion d’honneur, Monsieur…

UN : Votre Légion d’honneur Monsieur, n’a pas la blancheur qu’il faut. Regardez la mienne et vous verrez ce que c’est qu’une rosette rouge vraiment blanche !

DEUX : En effet, Monsieur, pour obtenir une rosette aussi somptueuse, vous avez dû y mettre le prix !

UN : Dans quelle boue avez-vous ramassé la vôtre ?

DEUX : J’étais à Dunkerque, Monsieur !

UN : Et alors ?

DEUX : Et alors ? Eh bien j’en connais qui n’y étaient pas, à Dunkerque, Monsieur.

UN : À Dunkerque ?

DEUX : Et ça ! vous ne pouvez pas le nier ! C’est historique !

UN : Et qui n’y était pas, à Dunkerque, s’il vous plaît ?

DEUX : Les Anglais, Monsieur !

UN : Monsieur, je vous prie de ne pas m’insulter !

DEUX : Je n’insulte personne, Monsieur, je me borne à rappeler un fait ! et qui se sent morveux se mouche !

UN : Je vous prie de ne pas me traiter d’Anglais, Monsieur, je ne suis pas plus anglais que vous !

DEUX : Je vous prie de ne pas m’insulter, Monsieur !

UN : C’est vous qui me traitez d’Anglais !

DEUX : Vous n’êtes pas un Anglais, Monsieur, vous êtes une andouille !

UN : Monsieur, on vous a vu ! vu ! N’essayez pas de détourner l’attention, on vous a vu ! Madame vous a vu, Monsieur vous a vu, tout le monde vous a vu !

DEUX : Personne n’a rien vu du tout, Monsieur, la salle était plongée dans l’obscurité !

UN : C’est justement ce qu’on vous reproche, Monsieur, de profiter qu’on est dans le noir pour laisser libre cours à votre sale saleté !

DEUX : Moi !

UN : Oui, vous ! D’ailleurs suivez-moi au commissariat de police.

DEUX : Voulez-vous, Monsieur, avoir l’audace de répéter devant ces jeunes filles ce que vous venez d’insinuer !… (Détourné :)

Monsieur, voulez-vous me servir de témoin ?

UN : Ces étrangers, si on les laissait faire, c’est bien simple, on ne pourrait plus aller au cinéma.

DEUX : Monsieur, je m’appelle Duconnet, François Duconnet. Mon père et ma mère sont nés dans le XVe. Nous sommes français de père en fils depuis la prise de la Bastille, Monsieur, et je vous somme de vous expliquer !

UN : Français, hein ? Français ! Eh bien ça ne m’étonne pas ! Vous avez tout ce qu’il faut pour ça : la lâcheté, la veulerie, la lubricité ! Ah elle est belle, la France ! Ah ils sont propres, les Français ! Y a qu’à vous regarder, avec votre petite tête de rond-de-cuir ! Le bon Français moyen, hein ? Vous puez le vin à dix mètres. Le Français, avant d’aller au cinéma, il faut qu’il boive !

DEUX : Le Français, Monsieur, vous savez ce qu’il vous dit, le Français ?

UN : Dites-le pour voir ? Je suis sûr que j’ai deviné, rien qu’à voir votre figure de petite gouape !

DEUX : Le Français, il vous dit : vive la France ! Monsieur. Oui, Monsieur, je suis un rond-de-cuir… UN : Moi aussi, Monsieur !

DEUX : Et je n’en ai pas honte ! Monsieur.

UN : Moi non plus !

DEUX : Je gagne honnêtement ma vie, et celle de ma femme et de mes trois enfants, que voici, Monsieur. (Détourné :)

Viens, bibiche, amène-les qu’on les voie !

UN : Moi aussi, Monsieur, j’ai une femme, et trois enfants. (Détourné :)

Venez donc ici, qu’est-ce que vous faites là-bas ! Et c’est justement pour ça, Monsieur, que je vous ai à l’œil ! On vous a vu, Monsieur ! on vous a vu vous asseoir sur le strapontin de ma fille, dans le noir ! Sur le même strapontin, pendant tout le film !

DEUX : Possible, Monsieur. Je ne m’en suis pas aperçu. Et si ça l’avait gênée, j’espère qu’elle me l’aurait dit. Seulement voilà, elle ne s’en est pas aperçue non plus. Il n’y a que vous, Monsieur qui vous en êtes aperçu. Parce que vous êtes bien comme tous les Français !…

UN : Moi, Monsieur ?

DEUX : Vous voyez le vice partout. Vous ne pensez qu’à ça !

UN : Ha ! vous me faites rire ! Ha ! ha ! ha !

DEUX : D’ailleurs voilà la police !

UN : Ah ben, c’est pas dommage ! Monsieur l’agent !

DEUX : Monsieur l’agent !

Ils sortent en criant cela.

Les Diablogues et autres inventions à deux voix
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